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Jean-Marc Richard (E82), président de la Fondation AMIPI – Bernard Vendre : « Réapprenons l’usine ! »

Interviews

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08/01/2018

En 2017, Reflets #116 faisait découvrir à ses lecteurs le travail de Jean-Marc Richard (E82), président bénévole de la fondation AMIPI – Bernard Vendre, qui aide des personnes en situation de handicap à s'insérer dans le monde du travail. Un an plus tard, ESSEC Alumni met en accès libre le témoignage d’un homme engagé qui contribue à remédier aux ravages du chômage et de la désindustrialisation.

« La Fondation porte le nom de mon ami Bernard Vendre, aujourd'hui décédé. » Dans les années 1960, le père de Bernard, Maurice Vendre, ne se satisfait pas des structures éducatives et professionnelles susceptibles de prendre en charge son fils atteint de trisomie, et refuse la ségrégation dont sont victimes à l'époque, dès leur plus jeune âge, les personnes dites handicapées mentales. « Lui qui avait passé sa jeunesse à lutter contre le fascisme et l’obscurantisme, il ne pouvait pas imaginer qu’on refuse à son fils la vie d’un citoyen ordinaire. » Il est convaincu qu’il est possible d'imaginer des apprentissages adaptés pour aider ces personnes à développer leurs capacités cérébrales et à progresser dans l'acquisition de compétences – et il veut que Bernard s'insère socialement par l'exercice d'une activité professionnelle en milieu dit normal. « Car comme le dit Boris Cyrulnik : un cerveau seul, même sain, ne peut se développer. » D’autant qu’une mise à l’écart impliquait de dépendre de subventions, et donc de coûter cher en argent public. « C’était contraire aux principes de Maurice Vendre, qui avait une vision économe de l’économie. » C'est le point de départ d'une double aventure scientifique et entrepreneuriale.

Un projet visionnaire

À partir de 1960, Maurice Vendre et son épouse mènent des travaux pédagogiques et scientifiques pour démontrer les capacités d'évolution et d'adaptation de personnes en situation de handicap mental. Ils mettent en application leur vision via la Fondation AMIPI, qui pilote des IMP (Institut Médico-Pédagogique), des IMPRO (Institut Médico-Professionnel) et des Ateliers Protégés.

L'action de la Fondation AMIPI est fondée sur 3 piliers complémentaires :

  • Les apprentissages qui sont une pédagogie fondée sur le développement neuronal par le travail manuel, validée par un comité scientifique.
  • Des usines, organisées pour mettre en œuvre ces apprentissages à travers une activité de câblage, répondant à l'exigence industrielle des constructeurs automobile.
  • L’insertion durable dans la vie active, avec un parcours personnalisé pour chaque collaborateur, en vue de son insertion en CDI dans une entreprise.

Ce dispositif unique repose sur la démonstration expérimentale de la plasticité du cerveau et est suivi par des équipes du CNRS spécialistes des sujets de la mémoire et des sciences cognitives. Son efficacité révèle que l’entreprise peut et doit rester humaine. Les équipes actuelles œuvrent en outre, plus spécifiquement, à la réhabilitation des usines. Celles-ci sont des lieux où l’on apprend. Elles constituent un véritable rempart contre le chômage et l'exclusion car elles stimulent le cerveau. « En permettant la répétition d'apprentissages (et non pas de tâches) dans un cadre collectif scientifiquement pensé, le travail manuel industriel développe les connexions synaptiques. Par ce processus, fondé sur le principe de la plasticité neuronale, l'usine devient ainsi un lieu de thérapie, qui permet à des publics fragilisés par une déficience intellectuelle ou sociale de développer leurs capacités cognitives et leur savoir-être professionnel, et donc de trouver un emploi. Peu de gens connaissent ces théories. Mais cela changerait tant de vies que de s'y pencher quelques instants… »

Pour un retour à l’usine

On estime en France à 600 0001 le nombre de personnes en situation de handicap, en capacité de travailler mais privées d'emploi. Mais plus largement, ce sont près de 5 millions de personnes qui n’ont pas accès au marché du travail en France : illettrisme, exclusion, précarité… « Dans ce contexte, pourquoi fermer les usines alors qu’elles permettent de gagner en autonomie ? Une personne en capacité de travailler mais exclue de l'emploi coûte chaque année 12 000 € à la collectivité, hors tous les coûts liés à son exclusion. Une personne en poste à l’AMIPI ne coûte rien puisque les aides dont bénéficie l'entreprise sont compensées par la TVA et les contributions sociales versées à l’État. Le salarié, lui, acquiert rapidement son autonomie, et devient dès lors contributeur à l'économie par son activité, sa consommation et ses impôts. Tout le monde est gagnant. »

Un calcul de bon sens qui invite à repenser le choix de la désindustrialisation opéré dans les années 2000 : « La crise actuelle ne prend-elle pas sa source dans la survalorisation de l'emploi tertiaire au détriment de l'emploi secondaire voire primaire ? Ne faudrait-il pas mesurer la performance de toute activité non seulement sur des critères de qualité et d'innovation des produits, mais aussi sur des critères de développement humain ? Changeons de regard sur l'usine. Voyons-la comme un lieu vital permettant de développer les personnes par le travail manuel, de revitaliser les territoires par la création d’emplois et d’optimiser la dépense publique en réallouant à l’activité économique les prélèvements considérables liés à l’exclusion. C’est dans les usines que se joue potentiellement l’avenir de notre société. » Un message que la Fondation Amipi – Bernard Vendre s’efforce de répandre auprès des décideurs économiques et politiques, territoriaux et nationaux, en prenant pour preuve les résultats qu’elle obtient.

Un bilan probant

La Fondation AMIPI – Bernard Vendre est reconnue d’utilité publique par l’État depuis 2005. Et pour cause : elle emploie aujourd’hui plus de 700 opérateurs en situation de handicap cognitif, dans 7 usines de production de faisceaux automobiles en régions Pays de Loire et Centre, qui fournissent PSA Renault Plastic Omnium, Faurecia, et peut-être bientôt Airbus. Elle revendique en outre plus de 1 500 insertions réussies en milieu dit ordinaire – ce qui correspond une non-dépense sociale estimée à 350 millions d’euros.

Et elle ne compte pas s’en arrêter là : « Nous venons de construire une nouvelle usine à Nantes. Déployée sur une superficie totale de 7000 m², elle devrait nous permettre d’absorber l'augmentation de charge que nous anticipons pour les années à venir. » Au-delà du gain industriel, ce sont aussi des progrès en termes d'apprentissage qui sont attendus, par la réunion sur un même lieu des activités de stockage, de câblage et de montage : « En développant polyvalence et polycompétences, nous préparerons nos opérateurs plus et mieux à l'insertion. Ils pourront découvrir de nouveaux métiers et en apprendre les gestes, notamment dans le domaine des automates et du numérique. »

De quoi fêter en fanfare le cinquantenaire de la Fondation en 2017 : « Pour l’occasion, nous avons été accueillis au Sénat, où nous avons pu rassembler des personnes aux profils très divers : syndicats, industriels, fonctionnaires, politiques, entrepreneurs… Une autre manière de rappeler que nous œuvrons pour la cohésion sociale… »

De fait, le message porté par la Fondation AMIPI – Bernard Vendre semble commencer à faire  son chemin dans les esprits. Plus largement, le tissu industriel semble retrouver un dynamisme : « Depuis quelques temps, les annonces d'ouvertures de sites industriels dans l'Hexagone dépassent même les fermetures2. Parallèlement, nous sommes sollicités par de grands groupes français qui regrettent d’avoir coupé leurs effectifs aux premières difficultés, et qui souhaitent s’inspirer de notre modèle en faisant enfin confiance à la capacité de reconversion des ouvriers. Ils ont compris qu’on ne traite pas les problèmes en les éliminant… »

Engagez-vous !

Quand Maurice et Maryse Vendre ont lancé leur Fondation, ils étaient seuls. Or un projet de société ne peut aboutir sans la mobilisation de tous. « À cet égard, une école comme l’ESSEC se doit de prendre les devants. Elle en a les moyens, et donc la responsabilité. Quand j’étais étudiant, notre directeur adjoint Michel Calamy se démarquait par son humanisme et son goût des apprentissages. En témoigne l’habitude qu’il avait d’offrir des livres – la première des sources d’apprentissage – à chaque rendez-vous… Et aujourd’hui, je fréquente de nombreux alumni qui se mobilisent pour l’intérêt général. » 

Certains s’investissent à ses côtés : Dominique Mavridorakis (E76), Jean-Michel Szczerba (E82), Luc Richard (E82), Louis de Montferrand (E82), Marc Esteva (E82), Bénédicte Richard (E82)… « Et c'est avec Antoine de Gabrielli (E83) et Béatrice de Gourcuff, co-fondateurs de Companieros, que nous avons choisi d'organiser la diffusion de nos messages. » Companieros accompagne la transformation des entreprises en prenant appui sur les mimétismes. Leur technique de masse repose sur un changement de regard, individuel et collectif, en revisitant des thèmes qui s’adressent à chacun : égalité professionnelle hommes-femmes, intégration des personnes en situation de handicap, diversité… « Avec eux et d’autres partenaires, nous organisons un véritable mouvement de résistance qui s’intitule Attention Fragiles. Tous ensemble, nous faisons le pari qu'un changement de regard sur la fragilité constitue un puissant levier de transformation des comportements, des pratiques managériales et plus largement de la société tout entière. Dans le fond, nous questionnons la logique de financiarisation qui régit grand nombre des décisions économiques, alors que le capital est si précieux et doit être récompensé quand on le met au service des nécessaires solidarités, par exemple en l’investissant dans des usines. Le mouvement que nous avons initié vise à rendre les personnes plus clairvoyantes et à orienter l'usage du capital vers des pratiques fondées sur une 'vraie' RSE – ce que saluent nos partenaires, qu'ils soient syndicalistes ou capitalistes. »

Selon Jean-Marc Richard, les diplômés de l’ESSEC sont particulièrement bien placés pour porter un changement sociétal : « Aujourd’hui, les responsables politiques ont trop tendance à développer des théories éloignées du terrain et à les imposer par la voie administrative qui a par ailleurs un coût élevé pour la collectivité. Les managers et les entrepreneurs préfèrent expérimenter. S’ils ont une idée, ils se dépêchent de la tester, et si ça marche, de la généraliser. »

Reste à sensibiliser les jeunes générations. « Message aux étudiants de l’ESSEC : il n’y a pas que le succès économique, il y a le succès social responsable. On ne se développe soi-même qu’en développant les autres. À l’heure où on veut vous remplacer par des androïdes pour gagner du temps et de l’argent, battez-vous pour remettre le projet républicain et démocratique dans l’équation. Moi, j’achète un livre par semaine : la culture, c’est la première condition pour bien diriger, car ça permet de comprendre l’humain. » 

 

1Sources : Pôle Emploi et CNAF au 31/12/2013 ; DREES – Enquête AAH 2007 ; et AGEFIPH – Bilan 2013
2 Source : Observatoire Trendeo de l'emploi et de l'investissement

 

Propos recueillis par Louis Armengaud Wurmser (E11)

 

À propos de Jean-Marc Richard

Jean-Marc Richard (E82) débute sa carrière en tant qu’ingénieur commercial au sein d’IBM. Puis il rejoint Citadines comme directeur général en charge de l’exploitation avant de revenir chez son premier employeur. En 1995, il intègre HSBC, où il occupe divers postes de direction et de responsable de projets jusqu’en 2010. En parallèle, il est, dès sa sortie de l’ESSEC, l’un des compagnons de Maurice Vendre. En 2006, il obtient de son employeur 30 % de disponibilité pour se consacrer à la présidence de la Fondation AMIPI – Bernard Vendre. Quatre ans plus tard, il quitte la banque pour assurer ses fonctions bénévoles dans un quasi temps plein. Il est également l’un des fondateurs de Fertigaz, société de biogaz. 

 

En savoir plus :

www.fondation-amipi-bernard-vendre.org

 

Extrait de l’article paru dans Reflets #116. Pour accéder à l’intégralité des contenus du magazine Reflets ESSEC, cliquer ici.

 

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