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Julien Lahmi (E00), cinéaste mashup : « Munchsferatu est l'étape ultime de ma transformation en vampire »

Interviews

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31/03/2017

Le réalisateur Julien Lahmi (E00) compte parmi les figures les plus engagées du cinéma mashup – courant artistique qu’il promeut activement en animant le site Mashup Cinéma et en organisant le Mashup Film Festival. Rencontre à l’occasion de la sortie de son nouveau film Munchsferatu.

ESSEC Alumni : Quel est le principe du cinéma mashup ?

Julien Lahmi : Techniquement parlant, le cinéma mashup est du cinéma de montage qui consiste à réaliser sans tournage des films à partir d'images et de sons préexistants glanés sur le net.
Le recyclage en art existe depuis des milliers d'années. Ainsi, l'Iliade et l'Odyssée est en quelque sorte un mashup littéraire car Homère l'a écrit en récupérant et compilant les récits de ses camarades aèdes, poètes oraux de la Grèce Antique qui allaient de villages en villages raconter des contes et légendes sur les places publiques. Dans d'autres domaines, on peut citer l'architecture de la Renaissance qui est un assemblage nouveau de différents styles qui l'ont précédée, les collages de Braque et Picasso, le cut-up comme Le Festin Nu de William Burroughs et enfin les mélodies créées à partir de boucles musicales existantes comme celles des Daft Punk.
Le mashup est le dernier rejeton de cette longue tradition. Il est l'art du sampling audiovisuel d'aujourd'hui, le pop art cinématographique de l'ère numérique. Avant lui, il y a eu le lettrisme et le found footage nés dans les années 50 et 60 et qui sont d'autres cinémas d'emprunt ou de remploi comme le nomment les chercheurs en cinéma. Mais la particularité du mashup est d'être à la fois avant-gardiste et populaire. Ce qui se créait avant dans les marges peut pour certains films mashup se partager avec un très large public. Le film français le plus vu au monde en 2016 est un mashup ! 

ESSEC Alumni : Quelle est ta place dans ce courant artistique ?

J. Lahmi : Je ne suis pas un précurseur de la création mashup mais j'en suis devenu un des grands ordonnateurs (sourire). Je réalise des films mashup depuis 3-4 ans seulement alors que l'on trouve des protos-mashups illustres comme La Classe américaine de l'oscarisé Michel Hazanavicius dès les années 1990 et que l'éclosion du genre date du début des années 2000. Mais j'espère pouvoir dire sans prétention que j'ai été le premier à pressentir l’avènement de cette Nouvelle Nouvelle Vague de cinéastes recycleurs du numérique.
La première initiative d'envergure pour expliciter cette pratique révolutionnaire du mashup a été le Mashup Film Festival créé en 2011 au Forum des Images à Paris. Mais son créateur Jean-Yves de Lépinay insistait davantage sur le côté « communicationnel » du mashup. Pour lui, le mashup est avant tout un outil pour exprimer avec créativité ses émotions sur les réseaux.
Pour ma part, je reprends cette année le festival et l'oriente vers une mise en lumière de ce que le mashup apporte en termes de renouveau du langage cinématographique. Ayant été avant « réalisateur-filmeur » et étant désormais upgradé mashupeur, j'expérimente tous les jours ce renouveau dans la façon de fabriquer des films et de raconter des histoires. La construction de mon dernier film Munchsferatu a été bien différente de celles de mes premiers films pro réalisés il y a 17 ans !

ESSEC Alumni : Qu’as-tu voulu raconter, ou exprimer, avec Munchsferatu

J. Lahmi : J'ai voulu raconter l'histoire d'un peintre devenu vampire à force de ne vivre que pour son art. Aller sur les terres du Romantisme tout en le questionnant.
Mais la mise en histoire de ce film a évolué tout au long du processus de montage. C'est une des particularités de ce mode de création mashup. Je n'ai pas écrit de scénario, juste quelques mots sur un fichier Word. J'avais d'abord écrit des voix off que j'ai finalement abandonnées pour que tout soit recyclage. Et mon histoire ne s'est vraiment modelée qu'au contact des images et des voix glanées, un peu comme un monstre intérieur qui sortait de mes entrailles et de la plus grande bibliothèque d'images du monde, à savoir Internet.  C'est ainsi que le visage de David Bowie et la voix de Gérard Depardieu se sont petit à petit imposés comme l'avatar principal du personnage éponyme de ce film. 
Au tout début du projet, Munchsferatu est né de l’envie de réaliser un film à partir de l’œuvre de Munch et plus particulièrement de son tableau intitulé Le vampire : l’homme est calme… mais bien pâle ; une femme l’enveloppe de sa chevelure tentaculaire rouge. Baiser ou morsure ? Il m’a paru intéressant de mêler cet expressionnisme pictural à des films vampiriques. Pour Munch, la peinture était toute sa vie. Elle a été à la fois son salut et sa damnation. Il a rencontré quelques femmes durant son existence mais n’a jamais vraiment pu vivre avec l’une d’elle. Chez lui, ses tableaux vampirisaient les murs et jonchaient le sol. Munch considérait la création comme un absolu divin à qui l’on devait sacrifier son bonheur terrestre. Aujourd’hui encore, cette vision romantique prévaut chez bien des artistes. Il m’arrive parfois de me dire que je suis un imposteur car je ne suis ni désespéré ni drogué ni alcoolique. Une des questions sous-jacentes de ce film est donc : doit-on vivre ou mourir pour son art ?

ESSEC Alumni : L’imagerie du vampire n’est pas anodine, particulièrement dans le contexte du mashup. Pourquoi ce choix ?

J. Lahmi : Munchsferatu est un être hybride, à la fois mort et vivant. Une manière intéressante d’exprimer formellement son hybridation est de réaliser un film mashup. Ses multiples visages et son impureté sont rendus visuellement par la mise en relation d’images vampiriques provenant de sources très diverses, du mélange de tableaux et d’extraits de films. Tout créateur est un vampire : il suce non le sang mais les idées de ses prédécesseurs ou des contemporains qu'il trouve séduisant. Le mashup rend cette vérité évidente aux yeux de tous car il affiche au grand jour les emprunts. Quand un remake crée de nouvelles images pour n'aboutir parfois qu'à des idées déjà formulées, un mashup prend des images existantes pour tenter de leur donner de nouvelles significations. Le Copier + Coller + Transformer du mashup est un acte vampirique intellectuellement plus honnête que bon nombre de cinéastes filmeurs qui cachent leurs influences alors qu'ils ne sont que de pâles copies de David Lynch ou de Stanley Kubrick.
Et cette agressivité présumée de prendre des images qui ne nous appartiennent pas n'en est au fond pas une. J'ai emprunté les images présentes dans ce film non par prédation mais dans un acte d'amour et de vénération. 

ESSEC Alumni : Comment situes-tu ce film dans ton œuvre ? 

J. Lahmi : Après avoir réalisé des long-métrages documentaires de création pour la salle (et la télévision) comme Vietnam Paradiso et des court-métrages fiction « filmeurs », l'archive filmique a pris toute la place dans mon travail. Je me suis délecté pendant des années d'images de familles dans un processus continu de distanciation vis à vis de mon cordon ombilical qui aboutit aujourd'hui au mashup. J'ai d'abord payé le tribut à mes parents en utilisant des images de famille Super 8 filmées par mon père et en romançant l'histoire de ma mère. Puis je me suis attaqué à l'histoire de mon grand-père et d'une famille de sang mais que je n'avais jamais connue, les découvrant et les fictionnant uniquement avec des voix de comédiens enregistrées et des images 9,5 mm des années 30 et 40 que cette famille m'avait léguées.
Munchsferatu est l'étape ultime de ma transformation en vampire lors de laquelle je cherche ma substantifique moelle dans la chair créative des autres. Car, aussi étrange et paradoxal que cela puisse paraître, Munchsferatu est ma réalisation la plus personnelle alors même qu'elle est la plus exogène, la plus constituée de pièces de puzzle créées par d'autres. Dans ce mashup, il n'y a pas un seul plan de film emprunté dont je n'ai pas retouché le cadre, les couleurs, la luminosité, la vitesse, la voix du comédien ou ajouté un effet spécial pour que toutes ces pièces de puzzle – venant d'univers très différents – s'imbriquent. Je n'ai pris aucun raccord de montage existant dans les films originaux. Il n'en reste pas moins que c'est mon premier film réalisé sans sortir ma caméra ou mon enregistreur de voix. Je suis allé au bout de ma logique qui est de chercher mon visage dans les images des autres. Munchsferatu ne parle pas de ma mère ou de mon père comme dans mes précédents films. Il parle de mes désirs et de mes peurs. J'aime cette définition du cinéma fantastique : « Quand une vérité ne peut pas se montrer, elle se monstre. »

 

Propos recueillis par Louis Armengaud Wurmser (E11). 

 

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