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Loïc Hecht (C07) : « Comme la crise du COVID-19, mon roman rappelle qu’il faut se méfier de la tech »

Interviews

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08/04/2020

Journaliste spécialisé dans l’exploration des marges cybernétiques, Loïc Hecht (C07) publie son premier roman, Le Syndrome de Palo Alto. Une plongée dans les bas-fonds de la Silicon Valley, dont les leçons résonnent singulièrement avec l’actualité, où la tension entre nouvelles technologies et libertés individuelles s’est invitée au cœur du débat sur la gestion de la pandémie. 

ESSEC Alumni : Que raconte Le Syndrome de Palo Alto ?

Loïc Hecht : Cette histoire est une fresque, celle d’une génération biberonnée à l’Internet et au culte du soi : la mienne. L’action se déroule entre San Francisco et la Silicon Valley. C’est un roman choral, qui campe un startupper viré de sa boîte et qui peine à rebondir, une étudiante à Berkeley qui subsiste en faisant des cam shows coquins sur internet, un webjournaliste cynique et carriériste qui couvre l’actualité de la Silicon Valley, et un groupe d’activistes anti-tech énervés, qui ne supporte plus l’emprise de cette industrie sur le tissu social de cette ville.

EA : Quel fil rouge relie ces personnages ? 

L. Hecht : À travers leurs destins, j'ai voulu raconter une histoire de l'état du monde, dans une tradition littéraire plus américaine que française. On suit la radicalisation d’un rejeton de cet univers qui renie tout ce qui l’a animé jusque-là. Surtout, au-delà de la fiction, j’interroge notre rapport ambigu aux outils technologiques modernes et explore comment chacun d’entre nous compose entre condition d’otage consentant des géants du Web, vaine gloire, et désir d’un monde meilleur. C’est ce triangle sentimental trouble qui donne son titre à l’ouvrage.

EA : Comment vous est venue l’idée de ce roman ?

L. Hecht : En 2014, dans le cadre de mon travail de journaliste, j’ai enquêté pendant plusieurs mois sur la Counterforce, groupe d’activistes anti-tech qui conduisait des actions contre Google, Facebook, Microsoft, Apple, Yahoo, Uber, etc. Blocages de navettes d’employés, harcèlement de start-uppers devant chez eux pour dénoncer la hausse des loyers et les expulsions de locataires, demande de rançon à Google en échange d’un « cessez-le-feu »… Chaque manœuvre visait à dénoncer le poison que la Silicon Valley – en tant qu’industrie, courant idéologique et caste économique – supposait pour la mixité sociale de San Francisco. Suivre ce groupuscule m’a plongé dans le cadre qui allait devenir le canevas géographique et idéologique du roman. 

EA : Où vous a mené votre enquête ?

L. Hecht : J’ai traîné sur les lieux de travail et de vie des employés des GAFAM et consorts à Berkeley, Oakland, Stanford, Palo Alto, Mountain View. J’ai lié contact directement avec ces femmes et ces hommes qui avaient fait trembler la Silicon Valley. Ils m’ont raconté leur lutte, montré leur ville sous l’angle des luttes sociales. Et pour en rendre compte, j’ai eu envie de me soustraire aux contraintes du journalisme, à l’objectivité et à la brièveté d’un article. J’ai préféré en faire le point de départ d’une histoire plus ambitieuse, avec plus de parti-pris personnels, questionnant la place que ces entreprises et leurs services ont pris dans nos vies, partout sur le globe. 

EA : Avez-vous intégré des faits réels dans votre fiction ? 

L. Hecht : Je voulais d’abord être aussi irréprochable et crédible que possible sur le cadre et sur les personnages. J’ai donc fait deux séjours de plusieurs semaines dans la baie de San Francisco. Et j’ai pu constater qu’entre les essais sur comment « disrupter » un secteur économique et triompher avec sa start-up, et la critique philosophique de la technique, c’est un peu le grand-écart… Fort de cette expérience, j’ai composé un monde qui mord beaucoup sur le nôtre, avec plein de références et même certains protagonistes directement tirés de la vraie vie. D’autres en sont des émanations extrapolées. Cela instille un doute permanent – et c’est aussi le but.

EA : Votre roman vise-t-il à alerter sur les dérives du monde de la tech ? 

L. Hecht : De fait, j’ai voulu lever le voile sur l’envers du décor de la Silicon Valley. Les GAFAM constituent un véritable pouvoir en soi. Sans tout rejeter en bloc, il est fondamental d’être technocritique, tant les abus se multiplient. Le scandale Cambridge Analytica a démontré que Facebook avait engendré un système et une masse de données personnelles suffisamment critique et redoutable pour qu’elle soit retournée contre les utilisateurs, et serve carrément à les manipuler, au point d’influer sur des processus démocratiques, comme aux États-Unis avec l’élection de Trump, ou au Royaume-Uni avec le Brexit. Or, à aucun moment, les fondateurs de la plateforme n’avaient entrevu les failles, ni imaginé qu’un tel scénario puisse se produire.

EA : Et ce n’est qu’un scandale parmi d’autres… 

L. Hecht : Effectivement. On sait aussi qu’Amazon et Microsoft, les mieux équipées aujourd’hui sur le terrain du cloud computing et du machine learning, lorgnent sur de mirifiques contrats sécuritaires gouvernementaux pour mettre leurs technologies au service d’un appareil de surveillance des citoyens basé sur la reconnaissance faciale. Autre exemple : fin 2019, Google a licencié un groupe d’employés qui questionnait sa décision de construire une version censurée de son moteur de recherche à destination de la Chine. Et on peut citer des centaines d’autres affaires.

EA : Que vous inspirent tous ces abus ? 

L. Hecht : Une extrême vigilance, d’autant que ces entreprises apparaissent d’ores et déjà comme les grandes gagnantes de l’épisode actuel de confinement relative au COVID-19. Devenues incontournables sur le travail à distance, la communication avec nos proches, le divertissement ou les achats en ligne et la livraison, elles ont encore resserré leur emprise sur nos vies.

EA : Êtes-vous vous-même devenu anti-technologie ? 

L. Hecht : Loin de là. Les problèmes viennent rarement de la technologie en soi, mais des usages qui en sont faits. Certes, la logique voudrait que je m’efforce de me passer des services de toutes ces entreprises à l’éthique douteuse. J’en reste pourtant un utilisateur volontaire et dépendant.

EA : Cette contradiction donne d’ailleurs son titre à votre roman… 

L. Hecht : Le syndrome de Palo Alto, qui dérive de son cousin stockholmois, décrit notre rapport d’otage consentant des géants de la Silicon Valley. Nous haïssons l’idée que ces entreprises se gavent de nos données et les utilisent contre nous, nous déplorons la relation digne de toxicomane que nous entretenons avec Facebook, Instagram, Twitter, Tinder, Google, etc., nous nous maudissons d’avoir laissé les iPhone coloniser nos chambres conjugales ou nos dîners entre amis, et en même temps, nous sommes incapables de nous en passer, parce que nous ne supportons pas que tout ne soit pas disponible tout de suite.

EA : Entre journalisme et fiction, le travail d’écriture est-il proche ou différent ?

L. Hecht : Je viens d’une « paroisse » un peu particulière dans le journalisme en France. Pendant cinq ans, j’ai été le rédacteur en chef de Snatch, un magazine d’investigation culturelle et sociétale, au sein duquel on consacrait parfois plusieurs mois à des enquêtes, ce qui se traduisait ensuite par des articles très longs. Ça m’a donné un bon cadre en termes de construction. Je n’ai donc pas éprouvé de difficulté particulière à bâtir une structure qui tienne sur quatre cents pages – même si j’ai beaucoup bûché en amont sur mon plan.

EA : Ensuite, il y a la question du style…

L. Hecht : Là, on touche à quelque chose de l’ordre de l’intime, de la petite voix intérieure, qui transcende complètement le format auquel on s’attaque. J’ai toujours été habité par une envie de raconter des histoires, d’emmener les lecteurs dans des récits et des mondes dont ils ignoraient tout ou presque, avec une subjectivité et une excitation qui m’étaient propres, et que j’essaie de communiquer. La véritable différence, et elle est fondamentale, tient à la liberté que confère la fiction par rapport à tous les autres genres. Plus besoin de s’embarrasser de la véracité des faits, on devient le bâtisseur de la réalité dans son degré le plus personnel et poussé. La démiurgie, c’est extraordinaire.

EA : Continuez-vous de travailler sur les mêmes thématiques en tant que journaliste ? 

L. Hecht : Je m’intéresse aux cultures de marge, numériques ou non. J’ai fait des reportages sur des paysans en Amazonie, des Islandais qui réinventaient leur société après le krach de 2008, des migrants subsahariens à la dérive au nord de l’Afrique, des SDF qui se réintégraient en jouant au foot à New York, des scientifiques qui enterraient des déchets nucléaires en Finlande, des archéologues persuadés d’avoir découvert des pyramides en Bosnie, des transhumanistes de la Silicon Valley qui voulaient rendre l’humain immortel… Aujourd’hui, je continue d’explorer les marges avec plusieurs magazines, notamment GQ et The Good Life. Ces derniers mois, je suis allé à la rencontre de Kai Fu Lee, pape de l’intelligence artificielle selon lequel la tech chinoise va dépasser son adversaire californien ; je me suis penché sur le groupe Amazon for Climate Justice, qui fait pression pour qu’Amazon s’engage dans la transition écologique ; et j’ai enquêté sur les « dark kitchen », ces restaurants fantômes qui se multiplient sur les applications de livraison.

EA : Quels sont vos prochains projets ?

L. Hecht : J’amorce l’écriture d’un second roman. Il sera forcément question, là encore, de technologie et de notre rapport à ce monde sans cesse chamboulé par un réel qui va à cent mille à l’heure et semble dépasser toutes les prédictions de la science fiction… Mais il est encore un peu tôt pour en parler !


Propos recueillis par Louis Armengaud Wurmser (E10), responsable des contenus ESSEC Alumni

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