Rencontre avec Thomas Ellis (E06), réalisateur du film documentaire événement Tout va bien.
Journaliste, producteur, entrepreneur social et cinéaste, Thomas Ellis (E06) signe avec Tout va bien, actuellement en salle, son premier long métrage documentaire largement salué par la Presse et le public. Il y suit le parcours de cinq migrants mineurs, arrivés seuls à Marseille. Un film profondément humain et positif, qui interroge notre regard sur l’adolescence et l’exil et l'immigration. Rencontre.
ESSEC Alumni : Pouvez-vous nous présenter votre parcours et nous expliquer quel rôle l’ESSEC a joué dans la construction de votre trajectoire professionnelle ?
Thomas Ellis : A l'ESSEC de 2002 à 2005, j'ai suivi les cours d'entrepreneuriat et de la Chaire Média dirigée par Serge Hayat (E86). J'y ai découvert le monde de la production cinématographique et des médias. Les cours m'ont aidé dans ma trajectoire professionnelle, car après l'école, j'ai cofondé une agence de presse audiovisuelle Babel, installée à New Delhi, Islamabad, Kaboul, Rio, Miami, Paris et Marseille qui produisait des reportages pour les principales chaînes européennes. Pendant mes années à l'ESSEC, j'ai surtout rencontré Caroline Nataf (E05) qui 20 ans plus tard deviendra la productrice de mon film Tout va bien avec sa société de production UNITÉ (L'histoire de Souleymane, Tirailleurs, Tapie, Dj Mehdi..).
EA : Vous avez travaillé durant de nombreuses années en Asie du Sud ? En quoi ces expériences ont-elles façonné votre manière de regarder le monde et de raconter des histoires ?
Thomas Ellis : J'ai travaillé et vécu en Inde pendant 15 ans dans des projets d'entrepreneuriat social, en tant que producteur audiovisuel et journaliste. Mais j'ai surtout vécu dans ce pays qui est un peu devenu le mien. J'ai dû y trouver mes marques, baragouiner des langues, me faire des amis, obtenir des papiers et les renouveler chaque année... J'étais moi aussi, un peu comme les jeunes de mon film, un étranger dans un nouveau pays.
EA : Pourquoi vous êtes-vous intéressé à la question des mineurs non accompagnés, et comment est né le projet du documentaire Tout va bien ?
Thomas Ellis : Quand je suis rentré en France, je me suis rendu compte que lorsqu'on parlait de migrations, on parlait toujours des problèmes. Il est urgent, nécessaire et obligatoire de parler des gens qui meurent en mer, des personnes qui sont sans papiers. Mais certains médias font un amalgame entre immigration et délinquance. Et pourtant, quand je rencontre des adultes ou des adolescents nouvellement arrivés en France, je voyais des gens qui apprennent notre langue, qui vont à l'école, qui apprennent un métier. Ils cherchent à trouver une place, à démarrer une nouvelle vie, c'est ce que je voulais raconter. Toute personne qui se déplace, si elle change de ville ou de pays, c'est pour que sa vie s'améliore et ils font tout pour y arriver. En faisant ce film, je voulais que l'on regarde les migrants autrement. En racontant l'histoire de ces adolescents, je voulais recentrer la question de la migration moins sur le drame humanitaire que sur cette pensée positive que représente la possibilité d'une nouvelle vie.
EA : À quoi fait référence le titre Tout va bien ?
Thomas Ellis : Le 6ᵉ personnage du film est le téléphone et les parents de l'autre côté. En discutant avec les jeunes, le SMS le plus envoyé était TOUT VA BIEN ou tvb. Ce titre sonnait comme un mantra pour rassurer les parents et pour se rassurer eux-mêmes. Puis en relisant, les sous-titres du film, je me suis rendu compte qu'une des dernières phrases de Tidiane, quand il parle à sa famille était "Maintenant, tout va bien". Récemment, des membres de SOS MEDITERRANNÉE m'ont expliqué que "TOUT VA BIEN" était la phrase qu'ils prononçaient à chaque étape du sauvetage : quand ils récupèrent les gens en mer, lorsqu'ils les soignent, les nourrissent et les débarquent à terre.
EA : Quelles sont les principales difficultés rencontrées par les mineurs non accompagnés, tant à leur arrivée en France que dans leur parcours d’intégration ?
Thomas Ellis : La première difficulté est administrative : être reconnu mineur. Les adolescents passent des entretiens d'évaluations, doivent fournir des papiers, rencontrer les juges et parfois passer des tests osseux pour prouver leur âge. Puis pour certains, ils doivent apprendre le français, aller à l'école, trouver une entreprise pour suivre une formation en apprentissage. Ces adolescents se retrouvent dans des situations d'adultes et ils doivent les vivre seuls, sans parents.
Que vous ont-ils appris, à titre personnel, au cours de cette expérience ?
Thomas Ellis : J'ai été marqué par leur force de vie, leur détermination et en même temps, cette joie qu'ils ont d'affronter la vie.
EA : Certaines scènes comme l'appel d'Aminata à sa mère sont particulièrement fortes. Y a-t-il une séquence qui vous a particulièrement bouleversé pendant le tournage ?
Thomas Ellis : Tous les moments vécus avec eux m'ont touché. En effet, la scène où Aminata appelle sa mère est souvent celle qui bouleverse le public. Quand elle avait 16 ans et demi, Aminata me raconte en détail toute son histoire. Elle me dit qu'elle téléphonera à sa mère le jour de ses 18 ans, pour lui dire ce qu'elle pense et ce qu'elle veut pour sa vie. Cet appel est comme un cri de liberté. Je pense également que le fait que l'on soit présent ce jour-là, a aidé Aminata à dire à sa mère combien sa liberté était importante pour elle.
EA : En parallèle du film, vous avez mis en place un projet avec les lycées professionnels. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette initiative et sur ce qui l’a motivée ?
Thomas Ellis : Pendant les repérages, j'ai visité de nombreux lycées professionnels à Marseille. J'ai découvert un univers très intéressant qui est peu connu du grand public. Mais je me suis rendu compte des difficultés qu'avaient les lycéens issus de ces voies professionnelles pour trouver des stages. En juin 2022, j'ai contacté Pap Ndiaye et son cabinet afin de mettre en place un projet de réflexion autour des relations lycées professionnels et entreprises. Accor, Ikea, Onet, Sodexo, les Entreprises s'engagent, le Ministère de l'Education Nationale, des proviseurs, des enseignants, des élèves, des associations et aussi KPMG ont participé à un groupe de réflexion. Pendant un an, une journée complète par trimestre, j'ai fait travailler une soixantaine de personnes autour de ces questions. Puis, nous avons mis en place des expérimentations sur tout le territoire et des actions concrètes. Ce travail a nourri la réforme du lycée professionnel et a permis la création de 1200 bureaux des entreprises dans les lycées professionnels. Ces BDE font le lien avec le tissu économique et aident les lycéens, qui n'ont pas la chance d'avoir de réseaux, de trouver des stages et des apprentissages. En 2024 et 2025, nous avons mis en relation 515 lycées professionnels, localement, avec les hôtels, les agences, les magasins d'Accor, Ikea, Onet et Sodexo.
D'ailleurs, alumni de l'ESSEC, pensez aux lycées professionnels quand vous cherchez des stagiaires, des apprentis ou même des collaborateurs. Ils n'ont pas la chance d'avoir un réseau comme le nôtre, et je crois que c'est de notre devoir de leur tendre la main. Alors, chers ESSEC, contactez le bureau des entreprises près de chez vous !
EA : En sortant de la salle, qu'aimeriez-vous que les spectateurs retiennent de Tout va bien ?
Thomas Ellis : Le documentaire est avant tout un film de cinéma et une œuvre qui, par les émotions qu'elle peut procurer chez le spectateur, pourrait permettre de changer le regard que l'on peut avoir sur les étrangers arrivés dans notre pays. Les élections approchent et je pense que d'autres récits doivent aussi être entendus.
Distribution : JOUR2FÊTE
Production : UNITÉ
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