Comment le spectacle vivant se réinvente… et résiste
16/02/2026
Le spectacle vivant est aujourd’hui à la croisée des chemins. Son poids économique et social demeure considérable : en France, il représente près de 230 000 représentations, environ 65 millions de spectateurs et 2,4 milliards d’euros de recettes de billetterie en 2024. Le secteur mobilise plus de 250 000 salariés et quelque 312 000 intermittents.
Pourtant, le modèle est sous tension.
Hausse des coûts de production, concurrence accrue pour l’attention, incertitudes sur les subventions publiques et le sponsoring privé, évolution des attentes des publics : les équilibres historiques vacillent. Parallèlement, le numérique transforme la chaîne de valeur (data, billetterie dynamique, formats hybrides, captations), tandis que l’intelligence artificielle ouvre des usages très concrets — prévision de remplissage, optimisation tarifaire, médiation — tout en posant des questions de sens. Enfin, la transition écologique s’impose comme un impératif stratégique, obligeant à repenser tournées, mobilités, scénographies, énergie et réemploi.
Comment continuer d’attirer les publics dans un environnement de forte concurrence ?
Quels nouveaux modèles de production, de diffusion et de financement imaginer ?
Quelle place accorder à l’innovation sans altérer l’essence même du « vivant » ?
L’hybridation entre scène et écrans relève-t-elle du mythe ou d’une réalité durable ?
Quel rôle l’IA peut-elle jouer entre création artistique et médiation culturelle ?
Et comment garantir l’accès à la culture dans un contexte de contraction des financements ?
Autant de questions qui ont structuré la soirée organisée par le Club Médias & Communication.
Une rencontre au cœur du Moulin Rouge
Le lundi 9 février, près de 130 alumni se sont retrouvés dans les coulisses du Moulin Rouge pour une réflexion collective au cœur des enjeux actuels du spectacle vivant.
Trois figures emblématiques du secteur ont partagé leur vision et leur expérience :
- Jean-Victor Clérico, Directeur général du Moulin Rouge
- Aurélien Binder, Président de RIVAJ Group (ex-Fimalac Entertainment)
- Gérard Pont, Président des Francofolies de La Rochelle
Enseignements clés de la discussion
1) Faire revenir le public : recréer l’émotion collective
Dans une société fragmentée et saturée d’écrans, le besoin de rassemblement est plus fort que jamais. Le spectacle vivant demeure un espace irremplaçable d’émotion partagée, de communion entre artistes et publics. Plus qu’un divertissement, il est une expérience collective qui répond au désir de « faire société ».
2) Le défi du “juste prix”
L’évolution des formats — du concert au spectacle immersif — a entraîné une hausse des coûts, et donc des prix des billets. En France, ces prix restent encore partiellement décorrélés des coûts réels grâce au soutien public et au financement privé. Mais la baisse progressive des subventions et la financiarisation de certains segments du secteur font peser un risque de rupture d’équilibre. Trouver le « juste prix » devient un enjeu stratégique et sociétal.
3) L’IA : outil d’optimisation, pas substitut à la création
Les intervenants ont souligné le potentiel de l’IA dans le traitement de données, le pricing dynamique ou la communication. En revanche, son usage dans l’écriture ou la conception artistique pose question. Le risque ? Une standardisation des performances, à rebours des attentes du public, en quête de sincérité, d’immersion et d’innovation véritable.
4) Sanctuariser les propriétés intellectuelles
À l’ère du « pillage organisé » des IP, la protection des œuvres et des marques est un enjeu vital. Les IP constituent l’alpha et l’oméga d’une industrie fortement capitalistique : elles permettent d’innover, de prendre des risques financiers importants et de faire émerger de nouveaux talents.
5) Concurrence internationale : David contre Goliath ?
L’implantation croissante de géants internationaux comme Live Nation ou AEG dans la programmation et l’exploitation de salles françaises suscite des interrogations. Faut-il imaginer des alliances européennes pour préserver savoir-faire, outils industriels et diversité culturelle ? Comment garantir l’accès du public à une offre variée à des coûts soutenables ? Comment préserver nos marques, nos lieux et nos artistes face aux méga-productions mondialisées ?
Une industrie en mutation stratégique
Cette rencontre a mis en lumière une tension structurante : comment conjuguer exigence artistique, viabilité économique et responsabilité sociétale ?
Entre innovation technologique, transition écologique et recomposition des modèles économiques, le spectacle vivant ne se contente pas de résister : il se transforme.
Reste une question centrale : dans cette mutation accélérée, comment préserver l’essence du « vivant » tout en inventant les modèles qui permettront à cette industrie culturelle majeure de continuer à rassembler ?

Photo de gauche à droite : Gérard Pont, Président des Francofolies de La Rochelle, Aurélien Binder, Président de RIVAJ Group (ex-Fimalac Entertainment), Jean-Victor Clérico, Directeur général du Moulin Rouge,
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