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Charles Nurdin (E14) et Thomas Picamoles (E10), auteurs de Stratégie Start-Up : « La FrenchTech n’existe pas »

Interviews

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27/05/2019

Charles Nurdin (E14) et Thomas Picamoles (E10) ont récemment revendu Amplify, entreprise qu’ils avaient créée à peine deux ans auparavant. Forts de ce succès, ils publient Stratégie Start-Up, ouvrage qui débusque les clichés de la startup nation et révèle les dessous de la FrenchTech, pour mieux vous préparer à entreprendre en France.

ESSEC Alumni : Qu’est-ce qui vous a mené à écrire Stratégie Start-Up ?

Charles Nurdin : Quand nous-mêmes nous sommes lancés dans l’entrepreneuriat, nous avions le choix entre deux types de livres pour nous guider dans le monde des startups : les ouvrages des gourous de la Silicon Valley, dont les conseils ne s’exportent guère ; et des manuels en français écrits à la hâte, aux pages pleines de slogans. Nous avons voulu écrire le livre que nous aurions souhaité lire : rigoureux, précis et adapté au marché français.

EA : Comment votre propos se différencie-t-il parmi la littérature entrepreneuriale ?

Thomas Picamoles : Aujourd’hui, de quoi à besoin l’entrepreneur qui se lance ? Il a déjà accès à de nombreux discours inspirants, via les Ted Talks et d’autres chaînes vidéos visionnaires, ainsi qu’à une pléthore de conseils pratiques, pour la plupart disponibles gratuitement en ligne. Ce qui manque, c’est ce qui relie la vision et l’exécution : la stratégie. C’est ce que nous apportons avec notre livre.

EA : Comment avez-vous mené votre enquête ?

T. Picamoles : Nous avons souhaité appliquer le même standard de preuve qu’un ouvrage académique – au grand dam de notre éditeur d’ailleurs, qui a dû batailler pour insérer toutes nos notes de bas de page ! Nous avons notamment tenu à nous reposer sur des données chiffrées – qui demeurent étrangement peu exploitées dans les livres de management. La comptabilité de BpiFrance s’est ainsi avérée particulièrement éclairante pour comprendre le poids considérable de l’État, par exemple. De nombreux entrepreneurs nous ont par ailleurs fait l’amitié d’échanger avec nous, ce qui nous a permis de comprendre en profondeur l’écosystème français. Enfin, nous avons essayé autant que possible de nous appuyer sur la recherche universitaire consacrée aux startups, champ d’étude encore balbutiant.

EA : Que recouvre la FrenchTech exactement ?

T. Picamoles : Au sens d’écosystème pérenne, la FrenchTech n’existe pas. Il existe bien des institutions (la Station F), quelques licornes (Doctolib) et une reconnaissance médiatique, mais le pilier le plus important vient à manquer : l’argent. Plus précisément, des financements privés. La FrenchTech est financée pour plus de moitié par des deniers publics, sans même prendre en compte les allocations chômage dont vivent une grande partie des entrepreneurs.

EA : Quel état des lieux peut-on dresser de la FrenchTech aujourd’hui ?

T. Picamoles : De nombreuses startups vivotent sous perfusion. Dans le livre, nous prenons l’exemple de la fintech : la majorité des startups de plus de trois ans d’ancienneté ont moins de 300 000 euros de chiffres d’affaire ! Soit moins qu’un petit troquet de quartier. Dans un écosystème mature, la mortalité est beaucoup plus forte, mais les startups prometteuses sont financées beaucoup plus rapidement.

EA : C’est un constat assez sévère…

C. Nurdin : En effet, il reste un gros travail de maturation à effectuer, mais ne soyons pas pessimistes. Le principal défi de l’écosystème français se situe en amont et non pas, contrairement à une thèse populaire, en aval. Qu’une startup française ne puisse pas lever plus de dix millions d’euros en France n’a aucune importance : une fois passé ce stade, elle peut se financer aisément à l’international, comme l’a fait Spotify en son temps. En revanche, qu’une startup prometteuse n’accède qu’à quelques miettes de financement en amont, est le meilleur moyen de gâcher le potentiel de la French Tech.

EA : Quel échec de la FrenchTech vous a-t-il particulièrement marqué ?

C. Nurdin : À mon tour d’endosser le rôle de pessimiste… ! Le fait que Deezer n’ait pu devenir un concurrent sérieux de Spotify est très riche d’enseignement. Cela confirme la thèse que nous évoquions tout à l’heure : les financements en amont sont les plus importants. Les deux startups voient le jour au même moment. Mais, dès le début, Spotify va lever plus d’argent auprès d’investisseurs scandinaves et va ensuite pouvoir se financer auprès des fonds américains. Deezer lèvera de l’argent plus lentement en France et ce retard contraindra la société à se restreindre au marché français (avec un partenariat stratégique avec Orange).

EA : Et quel succès de la FrenchTech retenez-vous ?

T. Picamoles : Un succès remarquable est celui de Qonto, néo-banque pour PME, dont le CEO préface notre livre. Cet exemple montre comment réussir en France. D’abord, tirer parti de la moindre maturité technologique de la France : le concept était déjà éprouvé aux États-Unis et au Royaume-Uni. Ensuite, lever beaucoup et rapidement, pour prendre de vitesse la concurrence. Enfin, compter sur une équipe de co-fondateurs expérimentés – tous les co-fondateurs avaient déjà connus des premiers succès entrepreneuriaux.

EA : Vous dites que les leçons de la Silicon Valley ne sont pas réplicables dans la French Tech. Pourquoi ?

C. Nurdin : La Silicon Valley est un univers contraint par les talents. La French Tech est contrainte par les financements. Les meilleurs talents du monde viennent à la Silicon Valley et ils sont extrêmement bien rémunérés. Là-bas, le principal problème d’une startup est de réussir à rassembler une équipe de stars pour sortir son épingle du jeu et rester à la pointe de l’innovation. En France, la pression est moins forte : les talents sont bon marché et on peut s’inspirer de ce qui fonctionne outre-Atlantique. En revanche, les financements sont bien plus faibles.

EA : Selon vous, la « startup nation » existe-t-elle ? Ou s’agit-il d’un simple slogan ?

T. Picamoles : Il existe un secteur para-public des startups. On pourra parler de « startup nation » lorsque cet écosystème sera capable de s’autosuffire. Aujourd’hui, la bataille est loin d’être gagnée. La seule chose qui fera venir des capitaux privés, c’est la conviction que l’on peut réellement gagner de l’argent en finançant des startups françaises. L’introduction en bourse de quelques licornes emblématiques pourrait servir d’électrochoc.

EA : Comment votre expérience d’entrepreneur irrigue-t-elle votre ouvrage Stratégie Start-Up ?

T. Picamoles : Je pense qu’avoir vraiment vécu une aventure entrepreneuriale nous permet d’éviter les clichés du genre et de ne pas tomber dans l’hagiographie. Le fait d’avoir pu mobiliser notre réseau de collègues entrepreneurs pour notre enquête a également constitué un atout non négligeable.

EA : Votre livre est déjà en rupture de stock chez Amazon. Quelles suites comptez-vous donner à ce succès ?

C. Nurdin : Ce que l’histoire ne dit pas, c’est qu’Amazon n’avait peut-être commandé que deux exemplaires du livre pour ses stocks… Plus sérieusement, nous avons été très émus par ce succès inattendu, d’autant plus que le propos du livre, chiffres et notes de bas de page à l’appui, est plutôt austère. C’est un signe de maturité encourageant : le public veut soulever le voile de glamour de la French Tech et découvrir la réalité dans toute sa complexité.

T. Picamoles : Pour la suite, il pourrait être intéressant de réfléchir à l’innovation au-delà de la Silicon Valley. Que savons-nous de l’écosystème d’innovation de Hangzhou, de Lagos, de Stockholm ? La Silicon Valley n’est qu’un des réacteurs de l’innovation mondiale. Décrypter les succès des autres écosystèmes peut être riche d’enseignements, en particulier pour l’élaboration des politiques publiques.

 

Propos recueillis par Louis Armengaud Wurmser (E10), responsable des contenus ESSEC Alumni

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Illustration : Charles Nurdin (E14) et Thomas Picamoles (E10)

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