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« Un COO sans le titre », rencontre avec Laetitia Farrugia (BBA 10), Chief of Staff, Zoom

Interviews

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17/08/2026

En France, les Chief of Staff sont rares, voire totalement inexistants. Aux États-Unis, ils occupent un rôle très spécifique, au plus près des dirigeants. Laetitia Farrugia (BBA 10) est Chief of Staff auprès du CEO de Zoom, une fonction qui vient couronner un parcours au sein de deux géants de la tech : Apple, puis VMware. Depuis San Jose en Californie, elle détaille les contours de son poste actuel et livre son regard sur un secteur en passe de révolutionner le monde. 

« Un vrai Chief of Staff, c'est un COO sans le titre », pose d’emblée Laetitia Farrugia. En France, la fonction n'a pas vraiment d'équivalent, et l'intitulé prête à confusion. Elle explique : « chez Apple, quand on parle de Chief of Staff, on parle d’une secrétaire. Dans un Gouvernement, c'est la personne par laquelle il faut passer avant de parler au président ». Sa fonction au sein du géant de visioconférence Zoom se situe ailleurs : une exécutive de l'ombre, chargée de faire le lien entre le CEO et les équipes dirigeantes et de désamorcer les problèmes avant même qu'ils n'éclatent. Elle résume : « j’anticipe les catastrophes, constamment ».

Sans pouvoir formel, son rôle est bâti sur la confiance. « En tant que Chief of Staff, je n’ai aucune autorité. L'autorité que j’ai, c'est celle que je me suis construite. C’est finalement ce que l’on pourrait appeler l’influence ». Les équipes doivent pouvoir l'appeler avant d'alerter le sommet, car c'est à cette condition qu'elle peut agir. « Si tout le monde autour de moi galère, cela signifie que je n’ai pas bien fait mon job », explique-t-elle. 

Parmi ses missions : anticiper les besoins avant qu'ils ne se formulent. « Le CEO de Zoom regarde à gauche et moi je regarde à droite. Lorsqu'il se dit « j'ai l’idée de créer un nouveau produit », moi, je l'ai déjà anticipé. » Comment ? « Parce que je l'écoute. Je connais sa façon de penser, je sais quelles personnes il va rencontrer ». Un exemple : « s’il assiste à un événement ou une conférence, je sais qu’il va probablement revenir en disant « j'ai besoin de ça ». Donc je préviens les équipes : commencez à y réfléchir, sinon le CEO sera frustré de devoir attendre plusieurs semaines pour lancer son nouveau projet. »

« Bonne en tout, experte en rien »

Comment devient-on Chief of Staff ? Le déclic tient peut-être en une phrase. Chez VMware, l'un de ses CTO lui lance : « Tu es bonne en tout, mais tu n'es excellente en rien. Tu es une généraliste et je ne sais pas quoi faire de toi. » Le diagnostic n’est pas nouveau. Chez Apple en marketing déjà, on la qualifiait de « technique » alors qu'elle n'était ni ingénieure ni développeuse. « Toute ma famille est ingénieur et j'étais fière de ne pas l'être. » Si en sortie d’école, elle se destine au marketing, à chaque expérience professionnelle elle est rapidement orientée vers d’autres fonctions : « j’entrais par le marketing et au bout de six mois on faisait évoluer mon rôle ». 

Chez VMware, on lui confie l'incubateur. « Je devais avoir 24 ou 25 ans et j’étais face à des technologies qui n'existaient pas encore. Je me retrouvais face à des CTO de 50, voire 60 ans qui avaient créé des technologies disruptives. » Un job épuisant mais formateur grâce aux nombreux mentors qu’elle rencontre en chemin. « Les entrepreneurs de la tech californienne aiment transmettre », assure-t-elle. « Ils sont capables de vous dire : « les compétences que tu as, moi je ne l'ai pas. Je vais t'apprendre ce que je sais, et toi tu vas m'apprendre ce que je ne sais pas faire. » Je me suis retrouvée auprès de gens avec des titres extraordinaires capables de passer deux heures à m’expliquer un outil technique. » Une exigence de transmission qui, désormais, l’anime : « j'arrive dans la quarantaine et j’ai un devoir envers la génération suivante ».

Inclassable

Avec le recul, elle constate que son parcours lui ressemble. « Je suis née près de Marseille, dans une famille aux racines tunisiennes et siciliennes. Mes grands-parents étaient menuisier et femme de ménage. Ce sont des gens qui travaillaient dur. Cependant, mon père n’a jamais vraiment accepté sa condition. Il a cherché ailleurs, à l’international, et il a réussi à inventer des technologies aujourd'hui connues dans le monde entier ».

En classe elle détonne. Sa prépa marseillaise la pousse vers la sortie : « On m'a clairement fait comprendre que je ne faisais pas partie du système français, que je n'arriverais à rien. ». La révélation arrive quelques années plus tard. « Je crois que je regardais simplement dans le mauvais système. » À l'EPSCI (ex-BBA de l'ESSEC, ndlr), elle trouve « une maison, un endroit où l'internationalisation est célébrée et où poser des questions est une bonne chose ». Elle en ressortira trilingue, après un échange à Cardiff.

Elle apprend ensuite sur le terrain. Lors d'un stage au sein du groupe Pierre et Vacances, notamment : « j'étais tellement désespérée d'avoir un job que je leur ai dit : « prenez-moi gratuitement » ». Un mois plus tard, son manager la recadre : « Tu t'es vendue à zéro. Ça, c'est ta valeur. Ne va jamais dans une situation sans connaître ta valeur. » L’une de ses plus grande leçon business.

Technology is never bad

Dans le microcosme de la tech californienne, son franc-parler et sa curiosité dénotent et séduisent. Ce qu'elle aime par-dessus tout : cette idée de faire ensemble. Elle arrive chez Zoom en plein Covid, alors que l’entreprise est en phase d’hypercroissance. Dès son deuxième jour, on lui demande une présentation pour le CEO. « J'avais trois heures. Je n'avais aucune idée de comment mon équipe fonctionnait. J’ai paniqué, j’ai pleuré en pensant que je n’y arriverai jamais. » Elle appelle alors son équipe, à distance, des gens qui ne la connaissent pas. « Ils m'ont répondu : « we've got your back ». Deux heures plus tard, la présentation était faite. » Dans ce secteur où tout va vite, elle apprécie l’esprit d’équipe : « les collaborateurs ne jouent pas perso, tout simplement parce qu’ils n’ont pas le temps et que l’objectif principal est la réussite de la compagnie ».   

Quant à l'avenir, elle se dit optimiste et refuse les discours extrêmes. « L'IA a toujours été là, sous différents noms. Ce n'est pas nouveau. Certains pensent que la bulle va éclater, pour d'autres c'est Terminator. Moi, je pense que la technologie n'est jamais mauvaise en soi : c'est son utilisation par l'humain qui peut faire que les choses tournent mal. »

Sa conviction : « Nous sommes en train de créer une démocratie de la technologie. » A l’instar d’Internet il y a quelques années ou des outils grand public d'Apple : GarageBand, iMovie, l'iPhone… qui ont permis à ceux « qui n'avaient pas le budget » de tourner leurs films et d'enregistrer leurs albums. Elle est néanmoins consciente que nous n’en sommes qu’aux prémices et que les loupés existent. « On ne peut pas demander à un bébé de courir avant qu'il ait appris à marcher ». En attendant, elle continue de murmurer à l’oreille des dirigeants de la tech, ces « grands enfants avec beaucoup d'argent et beaucoup d'idées, qui viennent tout juste de découvrir le feu ». Reste à ne pas brûler la forêt. 

 

Par Chloé Consigny (M07)

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